vendredi 29 novembre 2013

Jacques LANZMANN – Les Transsibériennes


Avec un tel titre, connaissant l’infatigable globe-trotter qu’était Jacques Lanzmann, on pouvait s’attendre à une pure immersion, par des chemins sans fin, dans les paysages sauvages de cette immense contrée. Et l’on a faux ! Complètement faux ! Lorsqu’ils viennent sur le devant de la scène, les grands espaces sont traités sommairement à force de clichés, descriptions passe-partout, auxquels viennent se mêler le sempiternel froid sibérien et la tension du pouvoir soviétique.
Le train mythique sert de décor à un huis clos où se débattent parmi quelques comparses un homme et une femme dans un jeu amoureux, du type chat entreprenant face à souris complaisante. Un amour de passage assaisonné d’un jeu de postures que l’on a du mal à suivre. Comme si on voulait arriver au but en faisant tout pour ne pas y arriver. Une affaire banale si elle n’avait été perturbée par l’arrivée de l’épouse. Une histoire où, à tour de rôle, chacun prend l’avantage pour le perdre à la page suivante. Une intrigue au souffle court qui ne résistera pas à la longueur d’un trajet de rêve qui méritait mieux.
Lors de sa sortie à l’aube des années 80, dans un autre contexte sociétal et politique, un monde où la communication filait à la vitesse du train, ce type de roman pouvait trouver ses lecteurs. Les grands ouvrages résistent au temps et marquent leur époque parce qu’ils labourent profond. Dans son décor de carton pâte, porté par une intrigue poussive proche de l’abracadabrantesque, Les Transsibériennes ne présentent guère d’intérêt à la lecture aujourd’hui. Un livre à oublier ! L’aventurier touche-à-tout Jacques Lanzmann, auteur prolifique d’une cinquante d’ouvrages, sans compter les à-côtés, devra avoir produit mieux pour rejoindre la bibliothèque personnelle.



Titre : LES TRANSSIBÉRIENNES
Auteur : Jacques LANZMANN
Éditeur : Robert Laffont (Le Livre de Poche)
Publication : 1978
Pages : 218
Dimensions : 11X17cm
Prix :
ISBN :








mardi 18 juin 2013

Vassili GOLOVANOV - Espace et labyrinthes



Dans son Éloge des voyages insensés*, Vassili Golovanov nous entraînait vers les argiles désolées de l’île de Kolgouev, cent ans après l’explorateur Trevor-Battye, en un voyage au bout de l’extrême dans l’espace et le temps. Livre retournant chaudement couvé dans la bibliothèque personnelle. Que pouvait-il nous offrir de plus ? Réponse : de grands espaces et un labyrinthe aux confins d’existences capturées au plus près de la source.
Dans cette série de textes d’Espaces et labyrinthes comme autant d’aventures, peut-on parler de nouvelles quand il s’agit d’une quête des origines, point commun de ces fragments, tous enrichis d’une profonde recherche documentaire. L’explorateur ne part pas au hasard vers les limites de la vie sans avoir préparé sa besace à capter la substance qu’il tire habilement de ces lieux et qu’il nous restitue richement habillée de sa belle écriture. Dépaysement assuré pour le sédentaire lecteur, émotion empreinte d’admiration pour cette remise en selle de lieux perdus, oubliés, mais sources d’existence.
Ainsi commençons-nous par remonter jusqu’à la source de la Volga où Golovanov entraîne sa propre fille, elle-même en quête d’un fleuve dont sa grand-mère lui a beaucoup parlé. Prodigieuse récompense pour l’écrivain lorsque sa fille écrit sur le livre d’or « que jamais de sa vie elle n’avait vu la Volga aussi belle ». Apothéose pour l’écrivain aventurier « Lorsqu’elle me l’a dit, j’ai compris que j’étais absous pour les siècles des siècles ».
Ce premier texte intitulé La source est une mise en bouche qui nous conduit sans transition au delta du même fleuve, là où la rivière donne naissance à la Gaspienne, puis à la conquête de la montagne Bogdo, « montagne sacrée des Kalmouks », colline de 149 mètres au dessus du niveau de la mer, dont l’ « élévation au-dessus de la steppe sans fin est si inattendue et si lourde de sens … que ni le nom de montagne donné à cette colline, ni la sainteté qui lui est attribuée ne semblent exagérés ».
Au quatrième texte, une autre dimension s’ouvre au lecteur. Nous voilà invités à suivre l’écrivain dans une singulière propriété en état de délabrement avancé, le parc de Priamoukhino où un petit groupe de jeunes anarchistes tente de restaurer le pavillon du parc, « nous allons inventer un musée. Même si un jour, le domaine est complètement reconstruit, il ne pourra être classé que grâce à cette ruine : l’Unesco ne reconnaît que les vestiges ». Nous sommes dans le berceau de la famille Bakounine où naquit et grandit un certain Mickaïl du même nom, fondateur de l’anarchisme russe. Dans une étude fouillée, Vassili Golovanov mêle habilement histoire, géographie, philosophie et découverte dans un texte savoureux qui nous entraîne vers un domaine d’exploration inhabituel. Et l’on comprend sous la plume de l’explorateur écrivain toute la charge portée par le lieu, double berceau, de l’anarchiste et de l’anarchisme.
Les deux derniers textes sont de la même facture. Bien qu’on soit un peu perdus dans la géographie de ces grands espaces, dans les patronymes russes toujours très compliqués, la communication via le texte s’établit entre l’auteur et le lecteur dans le Journal de Touva, une vision de l’Asie comme celle d’un berceau où l’on suit volontiers l’explorateur à la recherche des sources du chamanisme. Il en est de même de cette ville de Tchevengour, chère à Platonov, explorée sur le terrain livre de Platonov à la main, à la recherche de ces « gueux », des laissés pour compte en quête de bien-être.
Que cherche donc l’explorateur Golovanov, loin des bruissements de la vie actuelle, dans ces lieux perdus, oubliés, insignifiants à la limite de l’inexistence ? Ce livre ressemble à une quête passant par des chemins détournés, dans les traces du chamanisme, des anarchistes ou des gueux de Platonov, une quête aux confins de l’existence. Mais l’écrivain ne se livre pas, il se contente de décrire, montrer, mettre en avant, expliquer, suggérer, en laissant au lecteur son libre-arbitre. Mais derrière tout cela, à travers les choix de l’auteur et la masse de travail fourni, il n’y a qu’un pas à franchir pour imagine l’homme Golovanov à la recherche du sens de sa propre existence avec en filigrane un rejet de la société actuelle. Simple hypothèse, pourrait-on objecter sauf qu’à quelques pages de la fin, l’écrivain s’engage et nous livre son sentiment en guise de conclusion : « Platonov paraphrase Spengler – " l’avenir appartient à la civilisation, non à la culture : l’avenir sera conquis par l’homme spirituellement mort, intellectuellement pessimiste " – mais ne peut se résigner à ce constat. Moi non plus bien qu’on soit déjà entouré d’une foule d’individus spirituellement morts en effet, déjà incapables de compassion, d’empathie, de gaité normale, de largesse ou de générosité. C’est pourquoi les héros du roman**, en dépit de tout, me sont proches et chers. Et plus encore les gens croisés sur notre chemin, qui nous ont apporté la confirmation irréfutable de l’authenticité non fictive des Tchevengouriens ». Terrible constat. Maigre consolation, il nous reste encore un Golovanov.

* Il n’est pas certain que ce voyageur de l’extrême soit très connu chez nous. Ma rencontre avec Vassili Golovanov tient du hasard alors que je déambulais dans les allées du Festival des étonnants voyageurs de Saint-Malo en 2010. Au stand des éditions Verdier, je tombe en arrêt devant un curieux ouvrage intitulé Éloge des voyages insensés aussitôt pris en main et feuilleté. Coup de cœur immédiat. De l’autre côté de la table, un homme de petite taille, presque timide, d’allure aussi insignifiante que les paysages qu’il décrit. Comme quoi, la taille, pas plus que la silhouette, ni le premier abord, ne font l’aventurier. Nous avons échangé quelques mots pendant la dédicace. Autant que moi pour engager la conversation, lui-même semblait emprunté pour me décrire son pavé de 500 pages. Il concluait par ces simples mots : « c’est difficile à exprimer, il faut lire pour comprendre ». La lecture fut une aventure, pour ne pas dire un choc. Inutile de préciser si la sortie de ce nouvel opus était attendue.

** Tchevengour d’Andreï Platonov



Titre : ESPACE ET LABYRINTHES
Auteur : Vassili GOLOVANOV
Traduction du Russe : Hélène CHÂTELAIN
Éditeur : Verdier, collection « Slovo »
Publication française : février 2012
Nombre de pages : 248 pages
Format : 14X22cm
Prix : 18,80€
ISBN : 978-2-86432-662-5







vendredi 31 mai 2013

Pierre RABHI – Vers la sobriété heureuse



Sobriété heureuse, deux mots qui ne vont pas ensemble. Un titre à contre-courant dans une société où la consommation est portée aux nues comme une félicité suprême. En tête de gondole et premier bénéficiaire, le monde marchand surfant habilement sur le postulat de la croissance, relayé à volonté par des dirigeants politiques se croyant encore au temps des trente glorieuses. Prôner la sobriété dans ce contexte fait un peu blasphème et demande un certain courage.
Notre planète serait-elle une friandise extensible à l’infinie dans laquelle on peut mordre à belles dents sans souci de l’avenir ? Oui, disent les agités du business, adeptes du court-terme, disciples du dieu argent. À cette question, Pierre Rabhi répond non et développe dans son ouvrage les fruits d’une longue réflexion appuyée sur l’expérience personnelle et l’observation, aussi sur le développement de projets concrets basés sur ses idées. Il démonte aussi point par point, dans une langue riche d’un vocabulaire d’une grande précision, l’artifice monté de toutes pièces par le développement de la société industrielle avec en corollaire les puissances de l’argent. En déstructurant la civilisation agricole traditionnelle, la principale conséquence du nouveau modèle basé sur le profit aura été de creuser l’écart entre les riches et les pauvres et de jeter une partie de ces derniers dans la misère.
Ce n’est pas un énarque qui parle mais un paysan modeste qui a acquis son expertise sur le terrain, dans sa ferme de l’Ardèche. De son enfance, Pierre Rabhi retient l’équilibre délicat de son village d’enfance, au cœur du Sahara, une société millénaire où l’argent n’existait pas. Chacun y avait sa place et le sillon à tracer était visible du début à la fin. L’on prenait soin des vieux et souvent c’est parmi eux qu’on trouvait les sages expérimentés, connus et reconnus, écoutés car crédibles. Une société autosuffisante, où tout n’allait pas de soi, loin de là, mais portée par des valeurs adaptées au milieu de vie, une société qui par là-même, devenait vivable, donc durable. Chacun y apportait sa goutte d’eau et la rivière coulait avec une vraie sérénité.
Avec ses gros sabots et de façon insidieuse, le monde moderne a bousculé l’équilibre subtil qui s’était institué au cours du temps. Pour l’agroécologiste, le progrès est un mythe aux conséquences désastreuses parce que gaspilleur, destructeur, gouverné par le lucre, sans égards pour les plus faibles, donc créateur de misère.
Partant du principe que « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », appuyé sur son expérience personnelle, treize années sans électricité, consommation d’eau limitée, Pierre Rabhi prône une autolimitation volontaire, la pauvreté comme une valeur de bien-être et une indignation constructive. L’ouvrage est bourré de bon sens, soutenu par une analyse fouillée et réfléchie, sans agressivité, et cela fait du bien quand, à la lecture, on voit ainsi poindre ainsi une parcelle d’espoir alors que le navire mondial file de tous ses nœuds vers le mur du désastre. Les réalisations listées en fin d’ouvrage montrent que l’argumentation est solide et déroule le tapis du possible. Le tout est de trouver les relais pour l’imposer comme incontournable, c’est peut-être là que se trouve l’utopie. À moins que l’utopie soit rattrapée par la réalité et devienne obligation.
En conclusion, voilà un livre qui rend heureux, un livre à lire, à méditer et à transformer en acte. Merci maître !



Titre : VERS LA SOBRIÉTÉ HEUREUSE
Auteur : Pierre RABHI
Éditeur : Babel (Actes Sud)
Première publication : 2010
Nombre de pages : 168 pages
Format : 11X17,5cm
Prix : 6,70€
ISBN : 978-2-330-01807-8







mercredi 22 mai 2013

Martin PAGE - L’apiculture selon Samuel Beckett


Pourquoi certains livres, dès la dernière page tournée, suscitent-ils de suite l’écriture d’une chronique pendant que d’autres demandent une longue maturation. Pour entrer dans le concret, alors que le commentaire de l’immense Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga mûrit à feu très doux, voilà que L’apiculture selon Samuel Beckett de Martin Page, à peine lu, lui vole la vedette. Mettre en cause la qualité serait aller un peu vite, mais alors à quoi cela tient-il ? En premier, au lien subtil établi entre l’écrivain et son lecteur dans lequel il entre une multitude de paramètres comme la sensibilité de chacun, la forme d’écriture, l’originalité du thème. Mais aussi au vécu du lecteur, au parcours de l’auteur, au message développé, et puis… et puis bien d’autres encore. Un constat qui n’engage que moi, j’avancerai aussi la facilité pour le chroniqueur à s’exprimer sur les ouvrages brefs, concentrés de mots et de faits, porteurs d’une histoire dépouillée d’attributs annexes qui la complexifient et la rendent moins perméable.
Toujours est-il que L’apiculture selon Samuel Beckett, dernier ouvrage de Martin Page, fait partie de cette catégorie puisqu’il s’agit un livre bref, moins de 100 pages, sans artifices, d’une écriture simplifiée rendant la lecture limpide. Or ce livre a été écrit en résidence à l’Akademie Shhloss Solitude (Allemagne) où l’auteur, dans ses remerciements, avoue avoir vécu « l’une des plus belles années de ma vie ». Les conditions d’écriture en résidence sont, semble-t-il, propices à la création d’œuvres brèves mais puissantes comme l’avait été La grammaire de Tanger d’Emmanuel Hocquard écrite dans des conditions identiques. La solitude apparente de l’écrivain en résidence, habillée de rencontres et de contact variés, agitent à bon escient, semble-t-il, la crème de l’imagination pour aboutir à (un beurre) une création de qualité
Et puis il y avait Beckett, une icône de la littérature que beaucoup connaissent de nom mais que peu ont lu (c’est mon cas). Quelle que soit la fantaisie fictionnelle mise en œuvre par Martin Page dans son récit, le mérite de l’ouvrage est d’attirer l’attention sur un écrivain majeur en le mettant à la portée du premier venu. Tout être supérieur qu’il soit, l’écrivain n’en reste pas moins un homme, avec une vie d’homme et ses passions, ses marottes, une certaine espièglerie qui peut le pousser à fausser ses archives. Par son texte vrai ou non, Martin Page descend l’idole de son piédestal et la rend abordable au commun des mortels (dont je fais partie). Cela n’empêche l’auteur de glisser dans le texte quelques idées (venues de Beckett ou non) et d’alimenter ainsi la réflexion du lecteur qui voudra bien s’en donner la peine.
Le narrateur embauché par Beckett pour trier ses archives participe à une belle supercherie à destination des papivores qui vont s’en repaitre. Et Beckett s’interroge : « À quoi est-ce que tout cela sert finalement ? », tente d’y répondre : « Il faut prendre les archives comme une fiction construite par les écrivains et non comme la vérité » et enfonce le clou : « On ne sait rien de la vie d’Homère, pas grand-chose de celle de Cervantès, de Shakespeare et de Molière, cela n’empêche pas ces auteurs d’être universels » avant le coup de grâce : « Étudier ma vie, c’est un moyen de ne pas voir ce qui se joue dans la leur et que mes livres tentent de révéler ». Mangeurs de papier, tout est dit, circulez y a rien à voir !
Des pépites comme celles-ci, on en trouve tout au long du livre, distillées dans les allées et venues des deux protagonistes ou dans les méandres d’un projet de montage de Godot en milieu carcéral. Et l’on découvre un écrivain bourré d’humanité, un homme à double face, celle de l’homme public impeccable et court coiffé et celle de l’homme privé, habillé fantasque et tignasse en friche. C’est peut-être en cela que la pensée de Beckett - Martin Page se rapproche de celle de « Kundera, pour qui toute l’information nécessaire à l’intelligence d’une œuvre doit se trouver dans cette œuvre même et nulle part ailleurs »*. Quoi dire de plus, sinon que le lecteur-apiculteur pourra trouver dans ce bref ouvrage de quoi faire son miel personnel. En ce qui me concerne, il me prend l’envie d’entrer dans l’œuvre de Beckett, En attendant Godot, pour patienter.

* Milan Kundera, Œuvre, La Pléiade tome 1, page XXII



Titre : L’APICULTURE SELON SAMUEL BECKETT
Auteur : Martin PAGE
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Parution : 2013
Nombre de pages : 90 pages
Format : 13X18,5cm
Prix : 12€
ISBN : 978.2.8236.0007.0






lundi 8 avril 2013

Alina REYES – La nuit


Chez Ed. nous ne connaissions d’Alina Reyes rien d’autre que ce qu’elle disait d’elle dans une entretien avec Bertrand Révillion datant de mars 2009 et publié sur le mensuel Panorama. Elle y racontait entre autres ses débuts surprenants avec « Le Boucher », une nouvelle exotique très médiatisée qui classera la jeune auteur dans la catégorie « écrivain érotique ». Une notoriété fulgurante basée selon elle « sur un complet malentendu ». La remise en question aboutit à la conversion spirituelle, « je ne suis pas passée de l’athéisme à la foi. Ma « conversion » a consisté à reconnaître enfin la présence de Dieu en moi ». Itinéraire suffisamment singulier pour s’intéresser par l’œuvre à cet écrivain atypique.
Le livre support, La nuit, édité en 1994, est plutôt un ouvrage de début d’une carrière puisque celle-ci commence en 1988. Nous sommes plongés dans une nuit d’encre, pluvieuse et venteuse, à ne pas à sortir un doigt dehors, une nuit qui conduit pourtant une femme en fuite, responsable d’un accident mortel, vers le cul-de-sac d’une mystérieuse demeure habitée par trois hommes. Une demeure aussi marquée par l’absence et l’attente d’une autre femme. Pour l’inconnue, une nuit agitée s’annonce entre la peur de l’obscurité et l’attirance de la curiosité. Peu farouche, la visiteuse passe, si l’on peut dire, dans les mains successives des résidents du château labyrinthe. Dans une sorte de rêve éveillé, l’auteure promène son lecteur par de longs couloirs vers un univers singulier, sorte de société secrète basée sur l’ésotérisme et l’histoire ancienne, « dans une autre [pièce], des divans aux formes courbes, disposés en rond, dégageaient au milieu une sorte d’arène qui faisaient penser à une grande toupie morte, à cause du piquet en bois dressé comme un totem au centre du cercle et de la spirale, peinte en rouge sur le sol, qui partait de la base et se déroulait jusqu’au pied des divans ». Ambiance donc! Les divans ne seront pas utiles pour accoucher les résidents de leurs secrets personnels et des secrets des lieux devant l’inconnue comme s’ils n’attendaient qu’elle dans un étrange délire onirique.
Cette femme de « La nuit » mène donc une longue quête de lumière en se laissant porter par les hommes et les lieux dans une atmosphère où la confiance, la volonté de trouver, l’emportent sur la crainte. Avancer coûte que coûte, braver, donner plus d’importance au passé qu’au présent peut-être pour mieux le comprendre et sortir ainsi de sa nuit personnelle. Cette inconnue plongée dans l’inconnu, qui s’exprime à la première personne, est-elle si loin d’une certaine Alina Reyes brûlée par le succès récent, en pleine recherche d’un sens à sa vie ?
C’est sans doute aller un peu vite : découvrir qui on est, d’où l’on vient, où l’on va, demande davantage que « La nuit » du livre. Hors de la fiction, dans la vie menée (depuis 2009) par l’auteure, et par la personnalité humaine en général, le point final n’est jamais un point final définitif, juste une virgule, une respiration, avant que reviennent le doute et la remise en question. C’est peut-être la différence entre la fiction et la vie et c’est la force du livre que d’entretenir le rêve pour mieux cheminer dans la vie. C’est peut-être là ton message, Alina.
Un seul livre ne dit pas l’écrivain. Juste une photographie à un moment donné. C’est encore plus vrai quand l’œuvre est assez prolifique (33 ouvrages en 2011, source Wikipédia). La liste des titres publiés suggère en filigrane l’évolution de l’auteur, sortie du cliché d’ « écrivain érotique » pour la stature beaucoup plus sérieuse de l’auteur mystique des derniers écrits. Cela passe par une phase débridée, une certaine révolte, nécessaires peut-être pour mieux sortir des poncifs de la profession. À sa façon, dans La nuit, par son écriture onirique, mystique parfois, Alina Reyes esquissait déjà quelques facettes de sa personnalité future.
Depuis 2011, l’écrivain n’a publié aucun titre nouveau sur papier. Qu’est-elle devenue ? Rangée des rayons, retraite, reconversion, penserez-vous peut-être ? Vous ne croyez pas si bien dire car c’est exactement cela, oui, dans les deux sens du terme. Une reconversion. Une conversion spirituelle vers une autre religion d’abord. Un retrait ensuite des circuits traditionnels du livre qui l’ont laissée complètement lessivée avant de l’abandonner sur le carreau. Celle qui se dit toujours écrivain a entamé une vraie révolution. Plus d’ouvrages papier, passage aux circuits courts par le biais du numérique, au moins pour les ouvrages dont elle a récupéré les droits. Sur son blog, (http://alinareyes.net/) tout est dit : « révolution discrète, douce et profonde ? Dans la forme et dans le fond ? Ici l’auteur et le lecteur se retrouvent sans intermédiaires ni œillères. Dans une œuvre où le verbe conjugue la chair et l’esprit, explore et assume tout l’être. Qu’il libère l’esprit humain, en son entier ! Bon voyage. » (page d’accueil du site). Plus loin, on en apprend un peu plus : « Alina Reyes y édite elle-même ses livres numériques. Vous y trouverez ses nouveaux livres, inédits. Ainsi que ses livres déjà publiés sur papier – romans, poésie, essais –, qui seront progressivement tous reproposés ici, sous une forme révisée ou augmentée, voire réécrite ».
À la manière d’Elfriede Jelinek(1), Alina Reyes fait désormais de ses textes des créations vivantes, évolutives et mortelles qu’elle s’autorise à modifier comme elle l’entend, quitte à les supprimer si cela lui chante. L’écrivain se dissout derrière le texte, le texte vit, il appartient au lecteur de le saisir. Cette démarche, très éloignée du monde pas très clair de l’édition, très éloignée aussi des pouvoirs de l’argent par le fait des circuits courts, est très plaisante par cette relation directe auteur-lecteur qu’elle crée, une relation sans contraintes, ni pression, une relation vraie où les mots prennent le devant de la scène en effaçant le livre produit. C’est déjà notre façon de voir chez Ed. et nous la développerons encore plus dans nos pages.


1- Dans une ancienne chronique, à propos d’Elfriede Jelinek, sur Les Livres d’Ed. on pouvait lire l’extrait suivant : « Enfin, il y a le rapport singulier de l’auteur au papier, disons plutôt l’absence de rapport avec le papier, puisque Elfriede Jelinek publie désormais sur internet (en langue allemande, quel dommage), presque en temps réel, des œuvres offertes au lecteur lambda, dont elle dispose à sa guise, qu’elle peut retoucher et même faire disparaître si bon lui semble. Un circuit court entre producteur et consommateur bien sympathique. »



Titre : LA NUIT
Auteur : Alina REYES
Éditeur : Joëlle Losfeld
Parution : août 1994
Format : 15X21cm
Nombre de pages : 120 pages
Prix : 90,00F
ISBN : 978-2-909906-23-2






vendredi 29 mars 2013

Anna ENQUIST – Les porteurs de glace


De sa formation de psychanalyste, Anna Enquist possède une solide expérience du fonctionnement de la pensée et de ses dérives. Cela fait de cette poétesse néerlandaise un excellent auteur de romans psychologiques. Son premier roman, Le chef d’œuvre, traduit en français en 1999, en était un (de chef d’œuvre) explorant « avec une exceptionnelle autorité les arcanes de la jalousie, de la démission, de la manipulation ou de la trahison » au sein d’une famille. Avec Les porteurs de glace, elle va plus loin encore en s’en prenant à la profession, le psychanalyste n’étant pas lui-même à l’abri des problèmes humains, si expert qu’il soit. Occasion aussi pour l’auteur spécialiste de régler quelques comptes avec d’autres arcanes, celles d’une profession en butte avec les chapelles, les satisfactions personnelles, au détriment parfois des vrais résultats. Tout cela enrobé, bien sûr, dans le chocolat d’un vécu au départ presque doucereux qui tente d’en atténuer les effets.
Rien d’extraordinaire dans l’existence du couple Desbrogé avec ses petites routines habituelles. Lui, Nico, psychanalyste chef de clinique dans la ville proche, se jette sur sa bicyclette dès qu’il dispose d’une minute. Elle, Lou, professeur de lycée, tente d’apprivoiser un carré de jardin rebelle sur un bout de dune, sur un sol qui « ne produisait quasiment rien » sans « des charretées de terreau » et « d'innombrables sacs de bouse de vache séchée ». Tout cela dans une ambiance très néerlandaise de pistes cyclables, de platitude, de canaux, d’oyats et de sable éolien. Les époux se croisent, « il est joli ton chemisier », et se décroisent « il lui massait les épaules. Elle se retourna vivement, le chassa en plaisantant ». Existence aussi plane que le terre de Hollande, se dirait-on, dont on ne tarde pas à entrevoir les fissures cachées qu’elle est parfois « tentée de tout raconter », « la troisième chambre», cette fille dont « nous n’avons plus de nouvelles depuis plus de six mois », une jeune fille farouche, « partie juste avant son bac. Mon mari ne veut pas parler d’elle. Nous faisons comme si elle n’existait pas, mais elle est bel et bien là ». Le décor est planté.
L’un et l’autre sont eux aussi plantés, et plantés profond, dans leur détresse. La fissure devient faille. Début des dérives. Lou croise un jeune cycliste jardinier et s’accroche à lui sous une mince lueur d’espoir. Lui se tue au travail, règle ses comptes avec la profession au mépris du qu’en dira-t-on et s’amourache. Anna Enquist tisse avec une habileté de spécialiste la dégringolade qui passe par l’entêtement, la colère, l’absence de décision, puis la fuite avant de livrer la clé de l’énigme.
Difficile pour une personne non familiarisée avec la psychanalyse de poser sur un tel ouvrage d’un regard de scientifique. On peut tenter cependant d’évoquer une impression qui n’engage que soi. En couchant le couple Desbrogé sur le livre divan, la psychanalyste Anna Enquist se livre par leur intermédiaire à une analyse d’une profession complexe. Le cas concret qu’elle nous propose rend la lecture très agréable et de nous montrer d’une façon habile, dans une langue à la portée de tous, les limites d’une science toujours un peu complexe, un peu aléatoire, quand elle s’intéresse au fonctionnement du cerveau humain. Simple opinion de lecteur, cela va de soi.



Titre : LES PORTEURS DE GLACE
Auteur : Anna ENQUIST
Traduction du néerlandais : Micheline Goche
Éditeur : Actes Sud
Date de publication : 2002 (mars 2003 pour la traduction française)
Format : 11,5X22cm
Nombre de pages : 146 pages
Prix : 15,90€
ISBN : 978-2-7247-4234-9






lundi 25 mars 2013

Jean-Paul KAUFFMANN – Remonter la Marne


De ses interminables heures passées dans sa geôle au Liban, l’ex-otage Jean-Paul Kauffmann s’est forgé une autre conception de la vie, très éloignée des béquilles informatiques et technologiques actuelles. Il a acquis une autre approche du temps qui, pour lui, doit se déguster avec lenteur, à plein temps, la qualité prenant le pas sur l’accumulation. Enfin, la privation, les manques du cachot, ont développé chez lui une sensibilité exceptionnelle : ainsi équipé de son œil d’épervier, d’un flair de chien policier, d’un palais aux papilles démultipliées, il est l’un des seuls à tirer matière à ce qui pour d’autres approcherait le néant. Qui mieux que cet amateur de cigares, peut se sortir du labyrinthe des vins de Bordeaux (Voyage à Bordeaux, 1989) ou naviguer comme un poisson dans l’eau entre les bulles de champagne (Voyage en Champagne 1990), ouvrages aujourd’hui réédités. La suite de son œuvre est de la même veine : qu’il nous entraîne vers les îles de la désolation de L’Arche des Kerguelen (1993), dans le cachot de Napoléon de La Chambre noire de Longwood (1997) ou sur les plages désertes de Courlande (2009), il sait tirer comme nul autre un nectar dont le lecteur pourra faire son miel.
Remonter la Marne, la nouvelle livrée, nous conduit sur le même terrain. Cette rivière discrète, 525 kilomètres ne possède rien qui puisse attirer l’œil. Ses guinguettes désuètes disent un temps passé de mode. Seule la bataille du même nom datant quand même de la Grand Guerre pourrait remonter la cote de cette somnolente qui aurait pu revendiquer le titre de fleuve volé par l’orgueilleuse Seine. « Lorsque deux rivières se rencontrent, l’une doit disparaître. C’est une capture. L’auteur du rapt prend le titre de fleuve et entre dans la légende ». Or la Seine ne fait que 410 km ! Si la Marne perdante ne semble pas en tenir rigueur à l’autre, du moins marque-t-elle sa différence par la couleur de ses eaux au confluent de Charenton, « la Seine, vert acide tirant sur le jaune ; la Marne, plus pâle, avec des nuances de bleu turquoise ». C’est peut-être ce statut de fleuve raté, de « déni français », la Champagne et ses vignes à traverser aussi, qui ont incité le chercheur de l’indicible Jean-Paul Kauffmann à remonter la rivière à pied, chargé d’un sac à dos de trente kilos, du confluent à la source, sans contrainte de temps, sans plan de bataille puisque le pèlerin, pour le gite comme pour la nourriture, s’adaptera au jour le jour. Un voyage au plus près pour mieux respirer la rivière, comme l’insecte sur la peau, mais une quête sans artifices, les lourdes jumelles inutiles sont renvoyées par la poste dès les premiers jours.
Et la rivière personnalisée par l’écrivain, il l’appelle Matrona selon la légende des origines, communique avec le voyageur. Enserrée, colonisée aux abords de la capitale, peu à peu, elle est « décarcérée de sa chape humaine » et retrouve ses formes naturelles, son cours sauvage. Elle lui confie son histoire, les bals musette au bord de l’eau et le petit vin blanc, la fameuse bataille qui emprunta son nom, mais les traces des hommes, Bossuet et quelques autres, qui ont porté loin les qualités des régions marquée par le jansénisme, un mot qui reviendra souvent dans le texte.
Avec pour l’auteur, un fort sentiment de richesse passée dont ne paraissent guère que les traces. Sur les anciens chemins de halage, l’homme est seul à marcher, à respirer les odeurs et les humeurs de la rivière, le riverain se tient à distance, un peu taiseux quand il les aborde, « il me faut débusquer les effluves chaque fois que je découvre une ville, un village, un site. L’empreinte. La trace d’un parfum ou d’un monument ». Comme la rivière, ils résistent à leur façon, ce sont des conjurateurs silencieux, « des hommes et des femmes qui pratiquent une sorte de dissidence. Ils ne sont pas pris par le jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver à résister et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants. Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, le ressentiment, l’imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux. »
Faut-il préciser que l’écrivain ne voyage pas seul, qu’il a consulté par le livre ceux qui l’ont précédé, Simenon sur l’Ostrogoth, Francis Ponge le poète du Parti pris des choses, Bachelard le philosophe, Bossuet l’évêque de Meaux, qu’il s’est chargé de quelques ouvrages comme Le voyage égoïste et pittoresque le long de la Marne d’un certain Jules Blain auprès duquel le marcheur reviendra très souvent. Aussi un certain Milan, photographe, ami du marcher, qui quitte son antre pour l’accompagner dans son périple pendant quelques semaines. À deux, ils traversent la Champagne, parfois se séparent pour se retrouver un peu plus, chargés chacun de leurs propres effluves, les émotions du photographe ne sont pas celles de l’écrivain. Tous deux recherchent à leur façon la rambleur, cette lueur réfléchie au loin, éphémère et singulière, qui donne à l’air une atmosphère irréelle. Jean-Paul Kauffmann affirme l’avoir captée, jamais la même, à chaque fois ému. Passé Saint-Dizier, l’homme savoure sous la conduite d’un Maître des Eaux une longue descente en barque à fond plat, « embarcation Rigiflex fabriquées par Jeanneau… en polyester rigide permettent de résister à tous les chocs » qui le ramènera jusqu’à Épernay. Au plus près de l’eau, les deux berges bien en vue, il s’enrichit de nouvelles sensations et constate avec un brin de désappointement qu’au plus près du fleuve n’est pas le fleuve.
Est-ce ce sentiment mitigé, sur le haut cours, l’explorateur semble pressé d’en finir, la dégradation du climat tiré vers l’hiver, une rentrée de la rivière dans le rang de l’ordinaire, les difficultés à progresser « où était passée la rivière ? Je me suis souvent posé la question dans les derniers kilomètres… La Marne serpentine m’échappait », l’imposante Matronia ayant perdu de sa superbe sont autant de bonnes raisons de hâter le pas. De cette partie amont, l’écrivain dit peu. Quand l’eau surgit « enfin » d’une fontaine, « La Marne en coulait doucement » en murmurant « Tu en as mis du temps ! » Que pouvait-il faire ? « J’ai joint mes deux mains pour la recueillir » et savourer un nectar au « goût étrange de menthe et de mousse, pur et coupant. » La messe était dite.
Après cet ite-missa-est, il ne restait plus à l’auteur qu’à rendre compte, ce qu’il a fait de fort belle façon, répondant parfaitement à ce qu’on pouvait en attendre. L’ouvrage est documenté, les hommes et femmes qui ont fait cette région sont mis à l’honneur. Une fois de plus, Jean-Paul Kauffmann sous une nonchalance feinte ou non a su casser la carapace, se débarrasser de l’artifice et emprunter les interstices, se faire rassembleur de fragments au bord de l’insignifiance, pour faire de la Marne un chef d’œuvre. Voilà qu’il me prend l’envie de prendre mes brodequins et d’aller traîner mes guêtres par là-bas. Si ce n’est pas une preuve ça ?



Titre : REMONTER LA MARNE
Auteur : Jean-Paul KAUFFMANN
Éditeur : Fayard
Parution : 13 février 2013
Nombre de pages : 264 pages
Format : 14X22cm
Prix : 19,50€
ISBN : 978-2-213-65471-3